Un album plein d'excès, d'outrages et de mises à nu. La couverture ressemble à s'y méprendre à celle d'un des Books Of Albion, carnets tenus par Doherty, qui mêlent journaux, collages, photos et, comme eux, c'est un assemblage hétéroclite où partout affleure l'autobiographie : histoires de prison, de drogues, romances, ivresse sur guitares rêches, plus quelques influences jazz et reggae.
Un précis de la décadence selon Peter Doherty, où il donne la parole à des voix étrangères, proches de lui, qui en disent un peu plus long sur son monde à multi-facettes. Un reggae de derrière les barreaux, chanté par le General, ami et protecteur de Peter lors d'un séjour en prison, voilà pour le côté glauque. “La Belle Et La Bête”, où Kate Moss susurre, à peu de choses près, les paroles que la sorcière adresse à son miroir dans “Blanche-Neige” : “Is she more beautiful than me ?”, ce she étant peut-être bien son reflet (une version féminine de Dorian Gray ?), voilà pour le côté glamour et célébrité, avec ses jeux de miroir et ses risques, se perdre dans son image (entre autres). Il fut un temps question de déplacer ce titre, parlant un peu trop de cocaïne pour un titre d'ouverture. Mais non. Pas quand on chante “I defy you all”...
Le très punk “Pipe Down” renvoie à leurs affaires donneurs de conseil et moralistes, comme “Fuck Forever” ou le splendide “A Rebours”. Ce sont des chansons sur toutes les manières dont on essaie à toute force, et bien malgré lui, de faire revenir Peter sur terre, de le faire rentrer dans le moule, l'intégrer dans un quotidien civilisé — civilisé si on veut, ce quotidien lui renvoyant de lui-même des images fabriquées, démultipliées, et souvent calomnieuses...
Donc des chansons sur l'enfermement et sur la liberté, à cheval entre les deux. Ainsi “Albion”, ballade et hommage à l'Angleterre, tranches de vie anglaise d'une rare poésie, se repaît de noms de villes, tous ces endroits où on peut aller quand on est libre... Et des chansons sur un quotidien fait de perceptions altérées, qui embrassent la plus vaste étendue possible “on the road to fuck knows where”.
La mort rôde un peu partout : dans ces paysages remplis de périls, un peu de sang versé, des fantômes, des idées noires, et beaucoup d'illuminations. Le temps et la logique s'abolissent, on peut frôler la mort, mourir et revenir parmi les vivants. Alors, “Fuck Forever”, et des dates qui n'existent pas, comme ce “The 32nd Of December” (la mort ?) : “Don't talk about the 32nd of december, that's the night I'm trying so hard to forget”... Peter détourne la conversation, refuse de dire au revoir, et joue de ce mot goodbye sur des rythmes dansants. Ignorant cette mystérieuse nuit, il choisit de célébrer l'instant présent, l'amour, l'amitié, les états seconds : “Maybe on the wrong road but we're together now so I don't care”, chante-t-il sur “Loyalty Song”.
Malgré sa sympathique entrée en matière, “Up The Morning” a des accents glaçants, et l'album se finit dans quelque vertiges : “How merrily we go round”... Une Angleterre à la fois honorée et persiflée, des voix et des langues étrangères, des références au XIXe des poètes et des décadents : tout cela à la fois très large et très personnel, tant le regard troublé que Peter pose sur notre monde est singulier. Et anachronique. La volonté de s'enivrer, reprise à quelques poètes disparus, la liberté avant tout...
**** 4 etoiles (Excellent, disque du mois)